mardi 01 février
Au delà de la septième note
Complétez habilement la série suivante par au moins une note, et justifiez.
Do ré mib sol do(+8) si fa xx ?
A vos claviers.
mercredi 26 janvier
Affaires classées
Hier soir, j'ai rangé mon bureau.
J'ai pris les documents qui s'accumulaient en piles instables à ma gauche et je les ai fait passer à ma droite.
Ce geste rare, puisqu'annuel, constitue un transfert de responsabilité
de la zone "en attente de classement" à gauche, à la zone "classés" à
droite.
Or la zone "classés " doit être vide. C'est la
seule règle de la zone "classés". Ceci requiert donc un classement
vertical immédiat. Mais un classement réfléchi tout de même. Il suffit
de se poser pour chaque document la question suivante: que se
passe-t-il si je le jette ? Etrangement, la réponse est souvent: ben
rien, tiens !
Par exemple, vous prenez une facture et vous
la jetez, il ne se passe rien. Au pire, si vous ne l'avez pas payée,
vous recevez une relance, et puis c'est tout. Autant dire rien, donc.
Dans ces conditions, le classement vertical s'opère assez rapidement, c'est l'affaire d'une petite heure, pas plus.
J'ai donc un bureau net, ce qui donne une énergie nouvelle, pour deux raisons.
- il n'y a plus de classement à faire avant un an
- je peux poser mon café à gauche sans risquer de le renverser.
Cela dit, quand il se renverse, ça a un avantage: les documents illisibles, je les jette tout de suite.
lundi 24 janvier
La preuve
L'autre jour, en rentrant de la boulangerie, je suis tombé sur un
opuscule mathématique traitant de choses complexes avec simplicité,
comme souvent lorsque c'est écrit par un grand esprit.
A un détour de paragraphe, l'auteur y compare en une ligne les forces respectives des preuves mathématiques et juridiques.
Chacun le sait, les maths ont ceci de rassurant que nul ne peut
construire sans preuve. La preuve est ce qui permet de lier une brique
aux précédentes. Sans ce ciment logique, un mur de certitudes est
instable et s'écroule au premier soupir, comme la maison des deux
premiers petits cochons.
En mathématiques, une seule preuve
suffit. Mais elle doit être aboutie. Une infinité de demi-preuves, ou
d'indices concordants, ne prouve rien du tout. Cette prudence fait que
certaines assertions a priori évidentes peuvent rester non démontrées
pendant des siècles si nécessaire. On les appelle alors des
conjectures. Des trucs admis mais pas encore prouvés, faute d'astuce
peut-être, ou surtout, faute d'outils.
En revanche, la
justice se devant d'être non pas expéditive mais au moins expédiée
avant l'extinction, de vieillesse, des coupables présumés, il semble
nécessaire de se contenter de preuves incomplètes pour autant qu'elles
soient alors nombreuses, et d'un jugement conjectural, justement, faute
de mieux.
Ainsi, pour les rigoureuses contraintes de l'esprit, la preuve est indispensable.
Mais pour exercer une contrainte par corps, ou un simple jugement, on
se contente d'indices concordants et d'une intime conviction.
Quant
à notre troisième part, l'âme et sa béatitude ultérieure, c'est encore
plus simple: pas besoin de preuve, même pas besoin d'indice, il suffit
juste d'y croire.
Voilà pourquoi il y a si peu de mathématiciens, tant de juges, et toutes ces brebis.
mardi 04 janvier
Ta zoa trekei
Les animaux se promènent dans la cour.
De temps en
temps l'un d'eux se retourne, comme un gant, et dit: "et hop cabriole,
hop! ". Aussitôt les cabrioles apparaissent et les animaux courent
pendant la promenade.
Mais cela n'arrive pas tous les jours.
D'autres fois, les animaux s'arrêtent et jouent aux dés.
De temps en temps ils perdent, malheureusement. Ils deviennent alors
d'humeur maussade et se mettent à tourner, en rond, de plus en plus
vite, jusqu'à ce que l'un d'eux se retourne, comme un gant, et crie:
"et hop, cabriole, hop !".
On constate alors qu'ils s'amusent.
L'observation des animaux est très enrichissante, surtout quand on les bat aux dés.
lundi 27 décembre
Drame parisien
Acte I, scène unique.
La scène est à Paris, et c'est cool sous le pont Mirabeau.
Premier Couteau - Où ai-je donc rangé ce f*** couteau ?
Deuxième Couteau - Tiens j'en ai un deuxième. J'm'en sers jamais ou presque. Hé ben, prends-le !
Premier Couteau - Vous plaisantez, je présume. Si j'utilise votre
deuxième couteau, de quoi aurai-je l'air, moi qui suis Premier Couteau ?
Deuxième Couteau - T'auras moins l'air d'un con que si t'as pas de couteau du tout, déjà !
Premier Couteau - Je vous en prie, n'abusez pas de la situation.
Nous n'avons pas aiguisé les couteaux ensemble, aussi voudrez-vous bien
ne pas m'asperger de vos familiarités.
Deuxième Couteau - Hé dis-donc, tu trouves pas que t'en fais un peu trop pour un Premier Couteau ?
Premier Couteau - Contentez-vous de méditer sur votre rôle de Second
Couteau et des raisons pour lesquelles vous êtes réduit à ces
médiocrités.
Deuxième Couteau - Alors là, je rigole ! Ah
ben oui, je rigole ! C'est à peine si le rideau y vient de se lever et
qu'est-ce qu'on voit ? Deux pauvres figurants à couteaux tirés ! Tout
ça parce que l'auteur y sait pas par quoi commencer. Et qu'en plus, y
en aurait un soi-disant qu'y serait mieux né, mais y vient sans son
matériel, et le pire y comprend même pas qu'on lui fait dire n'importe
quoi rien que pour aguicher le public et démarrer in media res !
Premier Couteau - Quand vous vous emportez, vous changez de niveau de
langue, avez-vous remarqué ? C'est cela qui prouve votre basse
extraction, voyez-vous; un personnage de qualité se doit de posséder
une constance et une unité. Il est flagrant ici que vous avez été conçu
grossièrement, et je comprends d'ailleurs difficilement que l'on ait pu
envisager de vous donner accès au texte.
Deuxième Couteau - ... (long silence)
Premier Couteau - J'aime mieux ça.
Rideau
vendredi 17 décembre
Adepte du ludisme ?
Moi, je le dis tout net, je suis pour le ludisme.
Après tout, c'est un état naturel. Pourquoi chercher à le dissimuler ?
Etrangement, le ludisme fait partie des comportements que la morale
réprouve. Les amateurs en sont réduits à pratiquer secrètement. A ne
pas trop l'avouer, sauf entre initiés. C'est que le ludisme n'est même
pas autorisé partout. Je ne parle pas du ludisme de façade, qui est
très répandu, mais bien du véritable ludisme, celui qui consiste à se
défaire de bien des oripeaux et à prendre les choses avec amusement et
légèreté.
Hé oui, on dirait presque que les gens sérieux
veulent être entre eux, pour leurs choses essentielles. Je me demande
bien ce qu'ils fricotent dans leur coin. Oui, à quoi bon être sérieux ?
Qu'espèrent-ils ? Je posais cette question récemment à des gens
sérieux, il semble que toutes les réponses convergent.
On pourrait les résumer en disant que le sérieux c'est le règne du Moi et le ludisme, celui du Jeu.
Mais voilà que je suis bien sérieux aujourd'hui !
mercredi 15 décembre
Le pauvre musicien
Un musicien toujours gamin
Qui s'amusait d'une amusette
Cheminait sur un clair chemin
Sans même un bal dans sa musette.
C'est que c'était un musicien
Qui n'avait jamais l'air de rien.
Il cheminait par ces chemins
Puis séduisait quelque grisette,
Promettant un brin de jasmin
Ou bien un bal de sa musette.
Mais ce n'était qu'un musicien
Qui n'avait jamais l'air de rien.
Parfois il troquait son jasmin
Contre un brin d'ardente causette,
Son âme contre un parchemin,
Puis espérait, pour sa musette.
Car il était vrai musicien
En dépit de son air de rien.
Une âme contre un parchemin,
Un rire pour une bisette,
Ces légers échanges carmins
Ne garnissaient pas sa musette.
Mais bon quand on est musicien,
On n'est pas musicien pour rien:
Pour quelques échanges carmins,
Et quelques voltes de nuisette,
Le musicien, toujours gamin,
Se fichait bien de sa musette.
Plaignez le pauvre musicien,
Il n'aura jamais l'air de rien.
dimanche 05 décembre
De la nostalgie et des couleurs
Je me demandais tout à l'heure quelle était la couleur la plus nostalgique. Pour moi, évidemment.
Oui, la nostalgie. Ce que St-Exupéry appelait "le désir d'on ne sait
quoi". Ce que d'autres appellent le regret de ce qu'on a eu mais que
l'on n'a plus. Et d'autres encore, le regret de ce qu'on a pas eu et
que l'on n'aura jamais.
Quelle que soit la définition, on
voit bien que la nostalgie caractérise une situation d'inaccessibilité.
C'est la prise de conscience d'un écart irrémédiable entre l'état
présent et un état imaginé.
Par exemple, je veux un café, et
la machine à expresso est en panne. Je tape dedans, peine perdue, elle
ne s'auto-répare même plus. Il n'y a plus rien à en attendre. Cette
machine ne me donnera plus jamais de café. Plus jamais jamais.
Appliquant avec soin la définition ci-dessus, je deviens nostalgique de
mon café. J'imagine à regret le plaisir que j'aurais eu à le déguster.
Puis, pour renforcer cette légère souffrance, dans laquelle je commence
inexplicablement à me complaire, je tâche d'y associer la mémoire d'un
délicieux café à une terrasse, un soir d'été. Juste pour voir.
Encouragé par les premiers effets, je les enrichis des ocres des
bâtisses romaines, et de l'agitation vespérale des villes italiennes.
Je commence à me sentir merveilleusement pire. Alors pourquoi ne pas y
ajouter les reflets du couchant sur la peau d'une très jolie brune,
assise juste à côté, et toutes ses promesses nocturnes ?
A
cet instant je regarde l'heure, mais non, le dernier avion pour Rome a
déjà décollé. Dévasté par tant de décalages successifs, c'est décidé,
demain j'assigne le fabricant.
Alors, la nostalgie, couleur café ? Couleur des ocres ? Couleur de brune ?
Ou simplement couleur du temps pensé ?
vendredi 03 décembre
Esprit de synthèse
"Il faisait d'elle ce qu'elle voulait."
F. Dard
De temps en temps surgissent des phrases si parfaites qu'on pourrait
les croire glissées sous la plume par une instance supérieure, une
sorte d'esprit ceint de grâce et de concision, l'esprit de synthèse.
En dépit de son nom, l'esprit de synthèse, à la différence de l'huile
de synthèse, n'a rien de laborieusement conçu. Il est un état
transitoire de la matière neuronale où l'expérience des êtres et le
goût des mots se rejoignent, extrayant les évidences cachées avec une
simplicité enchanteresse.
Une fulgurance limpide, quoi.
En résumé, c'est l'événement connu le plus proche du miracle.
D'autant que ça n'arrive pas tous les jours.
samedi 27 novembre
Dialogue de métro
C'était à propos de poésie.
Ils s'engueulaient, bien sûr.
Lui
La rime ! Et pourquoi donc cette forme vieillotte
Où si je veux dire "eau", je dois dire "la flotte" ?
Elle
Oui, les vers, mon ami, cet art magique et beau,
Qui, pour dire "la flotte", oblige à dire "l'eau".
(Au fait, y a gourance, c'était pas un dialogue de métro, c'était un dialogue de métrique.)
