Saint-Lunaire et les mystères de l'existence

Variations imprévisibles sur l'existence et ses produits dérivés.

jeudi 27 janvier

Calme ultime



Bateaux, de Piotr Kowalik.

On aurait presque une impression de fin de dimanche anglais, où même les bateaux s'ennuient.
S'il n'y avait au loin ce ciel étonnamment sombre, tout de même.

Alors, orage, incendie, nuée ardente, nul ne l'a jamais su.
On peut simplement constater que, ce jour-là, les barques s'étaient peureusement rapprochées.

Note: cette photo est la dernière qui nous soit parvenue de cet endroit.

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mercredi 26 janvier

Affaires classées

Hier soir, j'ai rangé mon bureau.

J'ai pris les documents qui s'accumulaient en piles instables à ma gauche et je les ai fait passer à ma droite.

Ce geste rare, puisqu'annuel, constitue un transfert de responsabilité de la zone "en attente de classement" à gauche, à la zone "classés" à droite.

Or la zone "classés " doit être vide. C'est la seule règle de la zone "classés". Ceci requiert donc un classement vertical immédiat. Mais un classement réfléchi tout de même. Il suffit de se poser pour chaque document la question suivante: que se passe-t-il si je le jette ? Etrangement, la réponse est souvent: ben rien, tiens !

Par exemple, vous prenez une facture et vous la jetez, il ne se passe rien. Au pire, si vous ne l'avez pas payée, vous recevez une relance, et puis c'est tout. Autant dire rien, donc.

Dans ces conditions, le classement vertical s'opère assez rapidement, c'est l'affaire d'une petite heure, pas plus.

J'ai donc un bureau net, ce qui donne une énergie nouvelle, pour deux raisons.
- il n'y a plus de classement à faire avant un an
- je peux poser mon café à gauche sans risquer de le renverser.

Cela dit, quand il se renverse, ça a un avantage: les documents illisibles, je les jette tout de suite.

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mardi 25 janvier

Gel instantané



Un autre exemple du Canada d'Etolane, et des conséquences de ses grands froids à -35°.

C'est vrai qu'ils "sont faits forts, les québécois de campagne" comme elle dit.

Un petit quelque chose des marins du port d'Amsterdam, aussi ?
Ah non, eux, dans les étoiles ils se mouchaient, juste.

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lundi 24 janvier

La preuve

L'autre jour, en rentrant de la boulangerie, je suis tombé sur un opuscule mathématique traitant de choses complexes avec simplicité, comme souvent lorsque c'est écrit par un grand esprit.

A un détour de paragraphe, l'auteur y compare en une ligne les forces respectives des preuves mathématiques et juridiques.

Chacun le sait, les maths ont ceci de rassurant que nul ne peut construire sans preuve. La preuve est ce qui permet de lier une brique aux précédentes. Sans ce ciment logique, un mur de certitudes est instable et s'écroule au premier soupir, comme la maison des deux premiers petits cochons.

En mathématiques, une seule preuve suffit. Mais elle doit être aboutie. Une infinité de demi-preuves, ou d'indices concordants, ne prouve rien du tout. Cette prudence fait que certaines assertions a priori évidentes peuvent rester non démontrées pendant des siècles si nécessaire. On les appelle alors des conjectures. Des trucs admis mais pas encore prouvés, faute d'astuce peut-être, ou surtout, faute d'outils.

En revanche, la justice se devant d'être non pas expéditive mais au moins expédiée avant l'extinction, de vieillesse, des coupables présumés, il semble nécessaire de se contenter de preuves incomplètes pour autant qu'elles soient alors nombreuses, et d'un jugement conjectural, justement, faute de mieux.

Ainsi, pour les rigoureuses contraintes de l'esprit, la preuve est indispensable.
Mais pour exercer une contrainte par corps, ou un simple jugement, on se contente d'indices concordants et d'une intime conviction.
Quant à notre troisième part, l'âme et sa béatitude ultérieure, c'est encore plus simple: pas besoin de preuve, même pas besoin d'indice, il suffit juste d'y croire.

Voilà pourquoi il y a si peu de mathématiciens, tant de juges, et toutes ces brebis.

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lundi 17 janvier

Vents étrangers



Bon tout le monde a vu Titan ces jours-ci, mais avez-vous entendu, pendant la descente de Huygens dans le brouillard empoisonné de l'atmosphère, les sons des vents étrangers ?
 
Ca ressemble à du vent de chez nous, avec un petit côté sauvage, en plus.

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jeudi 13 janvier

Chbonk

Des voix, des dizaines de voix, peut-être.
- Ne bougez pas. Restez allongé. Des collègues arrivent, on va vous emmener. Vous savez quel jour on est aujourd'hui ? Vous pouvez me le dire ? Dites-le ? D'accord. Vous avez mal où ? Et puis ? Vous avez perdu connaissance ? Vous avez mal où sinon ? Vous sentez vos bras, vos jambes ? Vos jambes, vous pouvez bouger vos jambes ? Bon. Non ne bougez pas. On va vous retirer votre casque et puis on va vous transporter. Oh là, vous avez pris la taille serrée, vous. Voilà.

Etrangement, un visage familier un instant s'approche.
- T'inquiète pas elle a rien, je la fais mettre à l'atelier pour le passage de l'expert.

D'autres voix, encore, d'autres visages attentifs.
- Désolé, mais on va être obligé de découper votre col coupe-vent. Voilà. Tiens, donne-moi le collier cervical, toi. Voilà. On va vous transférer sur un brancard, maintenant. Bon prêts à lever les gars ? On lève. On referme. Doucement. Ca va vous serrer mais c'est fait pour. Allez, on le monte.

Dans le fourgon, il fait presque plus froid que dehors.
- Il est dedans ? Bonjour monsieur, vous avez des papiers ? Approchez-vous si vous voulez qu'il vous voie. Dans la poche de votre blouson ? Je vais les prendre, ne bougez pas. Vous vous souvenez des circonstances ? Vous rouliez à quelle allure ? C'était un déplacement privé ou travail ? Vous exercez quelle profession ? Il faudra qu'il souffle aussi, il pourra ? Sinon il faudra faire une prise de sang. Tenez, soufflez s'il vous plaît. Allez, on y est presque. Bon, 0, parfait. Je termine avec la déposition de la voiture et je reviens... On va attendre ici la fin de la paperasse des policiers. On bloque presque toute la circulation, avec les cônes on est sur trois files. Ensuite on partira pour les urgences. On y sera dix minutes après. Vous vous sentez comment ? Oui, votre casque est là, votre sac aussi. J'ai mis les gants dedans. Oui, je crois qu'il y a des témoins, une femme qui discute, là. Ah le voilà qui revient, on va pouvoir y aller.

Les portes se ferment, le trajet dure peu de temps, sirènes et gyrophares aidant, mais la température se réchauffe tout de même un peu. Puis c'est le froid à nouveau, à la sortie, et puis le chaud encore, bien plus chaud, et cette étrange impression de voler à l'envers, en flottant près du plafond au ras des séparations de salles, comme dans un rêve déplaisant. Et puis ces attentes successives, changement de brancard, attente, venue de l'interne, attente, transfert radios, attente, radios, attente.

C'est un rêve c'est sûr, sinon je n'aurais pas vu le visage de mon concessionnaire tout à l'heure. Mais ça fait moins mal un rêve tout de même, ou pas aussi longtemps. Et puis c'est pas aussi précis, non plus. Et puis il y aurait eu au moins une très jolie brune.

Alors, non, c'est pas un rêve, c'est sûr, et alors il faut que les radios soient bonnes.

Et quand elles sont bonnes, le premier plaisir est simplissime: c'est de se mettre à nouveau debout.

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mercredi 12 janvier

Schbroumf et Fshhhh



Il y en a qui mâchouillent un gâteau pour revenir dans le temps, moi je regarde une image et alors j'entends des bruits.

En général, c'est assez simple l'association. Par exemple quand je vois de la poudreuse, j'entends des skis dans la poudreuse. Ou, dans les cas les plus complexes, un bruit très très lointain de remontée mécanique. Donc ça ne me surprend pas trop, ces correspondances, et je ne m'extasie pas pendant des pages avec des phrases à n'en plus finir.

Quoi, schbroumf ?
Ben oui ça fait schbroumf, des skis dans la poudreuse, au départ.

Et puis quand on a un peu de vitesse et qu'on enchaîne bien quelques virages, le son change et devient fshhhh. Juste le vent.

Mais ces bruits entraînent à leur tour une plongée du corps dans l'image, avec une poussée proportionnelle au poids des souvenirs déplacés.
 
C'est que par instants, à cause de la vitesse, les skis s'entrechoquent, avec vous savez ces quelques claquements un peu amortis qu'on entend si distinctement en montagne; mais s'installe également, au fur et à mesure que la pente se déroule, cette merveilleuse sensation de voler sur un tapis de neige, laquelle vient jaillir jusqu'aux hanches, parfois jusqu'au visage, en gerbes glacées d'étincelles, jusqu'à ce qu'apparaissent, les grands jours, ces passages d'exception où, lorsque le rythme, la pente et les relances s'harmonisent, le renvoi d'un virage sur l'autre se fait sans plus aucun effort, comme si, porté par un souffle invisible, on suivait sans faillir l'éternité d'une courbe infiniment aimée des dieux.

Et dire qu'il va falloir encore faire la queue pour les forfaits.

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mardi 11 janvier

Lunairator V

Hier j'étais allé me promener en piéton, exceptionnellement.

J'étais en train de traverser sur un passage protégé, comme un bon piéton bien propret. Bon d'accord la loupiote piéton était rouge, mais ce n'est pas une raison, une voiture attendait déjà que certains finissent de traverser, et je marche vite.

Mais voilà que la voiture qui faisait semblant d'attendre se met à avancer comme pour me pousser. Du genre, j'étais le piéton de trop. Y z'avaient bien voulu laisser passer tout le monde jusqu'à aujourd'hui, et là c'était fini. Pire, j'allais même payer pour les autres. Mais si j'avais été un bus ils n'auraient pas poussé comme ça, ils auraient attendu, non ?

Echange de regards courroucés quand je longeais avec anxiété leur pare-chocs que j'étais obligé de fuir en modifiant ma trajectoire, en plus.

Ils étaient deux à l'intérieur, un mec et une nana, et le type, assis côté passager, encourageait la fille à user de son droit du plus métallique. On aurait dit un instructeur d'incivisme. Leur logique existentielle était simple: comme ils avaient une carapace plus solide que celle d'un piéton, ils n'allaient pas hésiter à s'en servir, forcément.

Tant de méconnaissance du monde est navrante: il a bien fallu que je leur explique le contraire, et que si leur bagnole était plus solide qu'un piéton paisible, leur rétro était moins solide qu'un piéton agressé.

Bon, par un reste de sympathie, je l'ai shooté dans le bon sens, de l'avant vers l'arrière, leur rétro conducteur. D'un coup de genou juste au moment où ils démarraient comme des braqueurs de supérette et en me taillant un short. Mais il a tout de même bien craqué. L'a dû être plié au-delà des limites à cause de leur accélération de dragster des boulevards.

Ils se sont arrêtés tout de suite, façon vengeance. Le type a ouvert sa portière dans un geste grandiose de "male attitude". Manque de pot c'est à sa porte à lui que j'étais venu direct, pas à la porte conducteur. Et j'avais l'air contrarié. Alors il est resté assis pour réfléchir sereinement au fait que ce n'était pas la peine d'envenimer les choses, et que le plus important était sans doute que je leur pardonne leur comportement de ringards du volant.

Chose que j'ai faite, vous me connaissez, la bonté même.

Et j'éprouvais en les regardant partir, leur rétro pendouillant mollement au bout de ses câbles, le sentiment d'avoir enfin pu contribuer à leur éducation citoyenne.

Les remords ne sont venus que plus tard. Mais bon, on est humains, quoi.
Oui, même moi.

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lundi 10 janvier

Le choix des aubes



Dans cette image s'est caché un lutin des aubes.
On ne le voit pas bien, mais il y est forcément: c'est la saison.

En fait il y a ceux qui le voient et ceux qui ne le voient pas. Et puis ceux qui croient le voir, pour faire plaisir à ceux qui le voient sans affliger ceux qui ne le voient pas.

Alors faites comme vous voulez, de toute façon on sait à quoi s'en tenir, le lutin et moi.

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mardi 04 janvier

Ta zoa trekei

Les animaux se promènent dans la cour.
De temps en temps l'un d'eux se retourne, comme un gant, et dit: "et hop cabriole, hop! ". Aussitôt les cabrioles apparaissent et les animaux courent pendant la promenade.

Mais cela n'arrive pas tous les jours.

D'autres fois, les animaux s'arrêtent et jouent aux dés.
De temps en temps ils perdent, malheureusement. Ils deviennent alors d'humeur maussade et se mettent à tourner, en rond, de plus en plus vite, jusqu'à ce que l'un d'eux se retourne, comme un gant, et crie: "et hop, cabriole, hop !".

On constate alors qu'ils s'amusent.

L'observation des animaux est très enrichissante, surtout quand on les bat aux dés.

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