mercredi 29 décembre
Il est né le divin robot
Et voilà, ça devait arriver.
Le premier robot
qui bouffe les mouches est né ! Bon transformer des cellules en énergie
on sait tous le faire naturellement. Mais imaginer qu'un truc en métal
ait besoin de bouffer un truc en chair, tout de même ! Je me demande si
le scientifique qui a eu cette idée n'était pas lui-même un androïde.
Alors ils disent que c'est pour affronter les mondes hostiles où on
n'irait pas, et où les batteries s'épuiseraient, énergie solaire ou
pas. En ingurgitant ce qu'il trouverait, il assurerait son autonomie
énergétique. Mais je me demande bien ce que même un moustique, par
exemple, irait faire à un endroit où on n'est pas. Alors il va mourir
de faim leur robot.
Ou alors il faudrait qu'il puisse aussi
bouffer les autres robots qui auront été envoyés là-bas où personne ne
va. Maintenant s'il bouffe aussi bien le métal que la chair, on le met
dans quoi pour l'expédier ?
Et puis imaginez qu'un jour
d'été, un jour de grand soleil, où les oiseaux gazouillent, où les
enfants se balancent sur les balançoires, où les amoureux se balancent
sur les balancelles, vous savez le genre de jour parfait où il se
produit une explosion nucléaire sur Los Angeles, hé bien imaginez que,
ce jour-là, le robot attrape un moustique sur un bras innocent ?
Et qu'il y arrache quelques microgrammes de cellules humaines ?
Et que ça lui plaise ?
mardi 28 décembre
Réflexion orange

Une "réflexion orange" de Piotr Kowalik.
Non, ce n'est pas ukrainien, ni post-halloweenien, ni marmeladien
d'abricot. Ce n'est même pas un bâton touilleur oublié dans un bassin
de tétrachlorofluorure d'isopropyltoluène soufré. Ce n'est pas non plus
le sommet de la tour Eiffel un jour de grande pollution estivale, même
si ça fait un peu chimique.
C'est juste une réflexion orange, comme il dit.
Certains ont des réflexions à brûle-pourpoint, ou à tout bout de champ, mais pas lui. Lui c'est des réflexions orange.
A priori on pourrait croire qu'une banale réflexion orange renvoie
moins bien une image qu'un miroir glacé. En fait non. On s'y voit
mieux. L'esprit se noie dans la couleur et s'accroche au premier
morceau de bois qui passe. Et c'est une fois accroché qu'il s'échappe,
appuyé sur cette seule forme reconnaissable.
On se demande
en effet ce qu'il fiche là, ce bâton. Pourquoi il est fiché là, plus
précisément. Etait-ce intentionnel ? Parce qu'il n'y a que l'intention
qui compte, en photo. Et cet angle, surtout ? Ben oui tiens, pourquoi
cet angle ? On dirait celui d'une flèche qui vient de se planter en
vibrant avec un message attaché au bout. Ou alors c'était une pancarte
qui a été arrachée par un collectionneur de pancartes profitant d'une
brume complice. Alors on se perd un peu dans quelques réflexions sur
les messages, les signes de piste, les collectionneurs, les brumes et
les complicités.
Et puis en reculant un peu, on imagine une mouette, ou une déchirure, ou une inégalité.
Une
inégalité vérifiée: l'espace vide à gauche du signe est bien supérieur
à l'espace vide à droite. Une inégalité auto-démontrée. Et qui
s'applique à la photo tout entière. Une inégalité réflexive.
En
reculant encore, on aperçoit juste une légère imperfection dans un
rectangle orange. C'est suffisant pour attiser la curiosité. Peut-être
faudrait-il s'approcher de nouveau ?
Et quel autre morceau de nous-même allons-nous y trouver planté, nous attendant ?
lundi 27 décembre
Drame parisien
Acte I, scène unique.
La scène est à Paris, et c'est cool sous le pont Mirabeau.
Premier Couteau - Où ai-je donc rangé ce f*** couteau ?
Deuxième Couteau - Tiens j'en ai un deuxième. J'm'en sers jamais ou presque. Hé ben, prends-le !
Premier Couteau - Vous plaisantez, je présume. Si j'utilise votre
deuxième couteau, de quoi aurai-je l'air, moi qui suis Premier Couteau ?
Deuxième Couteau - T'auras moins l'air d'un con que si t'as pas de couteau du tout, déjà !
Premier Couteau - Je vous en prie, n'abusez pas de la situation.
Nous n'avons pas aiguisé les couteaux ensemble, aussi voudrez-vous bien
ne pas m'asperger de vos familiarités.
Deuxième Couteau - Hé dis-donc, tu trouves pas que t'en fais un peu trop pour un Premier Couteau ?
Premier Couteau - Contentez-vous de méditer sur votre rôle de Second
Couteau et des raisons pour lesquelles vous êtes réduit à ces
médiocrités.
Deuxième Couteau - Alors là, je rigole ! Ah
ben oui, je rigole ! C'est à peine si le rideau y vient de se lever et
qu'est-ce qu'on voit ? Deux pauvres figurants à couteaux tirés ! Tout
ça parce que l'auteur y sait pas par quoi commencer. Et qu'en plus, y
en aurait un soi-disant qu'y serait mieux né, mais y vient sans son
matériel, et le pire y comprend même pas qu'on lui fait dire n'importe
quoi rien que pour aguicher le public et démarrer in media res !
Premier Couteau - Quand vous vous emportez, vous changez de niveau de
langue, avez-vous remarqué ? C'est cela qui prouve votre basse
extraction, voyez-vous; un personnage de qualité se doit de posséder
une constance et une unité. Il est flagrant ici que vous avez été conçu
grossièrement, et je comprends d'ailleurs difficilement que l'on ait pu
envisager de vous donner accès au texte.
Deuxième Couteau - ... (long silence)
Premier Couteau - J'aime mieux ça.
Rideau
mercredi 22 décembre
Calme jaune

Le calme jaune est plus reposant encore que le calme plat.
Ca vous ralentirait même un clapotis de barque, le calme jaune.
mardi 21 décembre
Songe d'une nuit d'hiver
La scène se déroule dans une étrange clarté, sous une lumière hésitant
entre le rouge sombre et le rouge noir.
Au milieu de l'image est assise une brune aux épaules graciles et
parées de fines bretelles, de soie légère, qu'on imagine se prolonger
par un vêtement, sans doute une nuisette; mais on ne la voit pas dans
le champ de vision du rêveur.
Sauf lorsque la fille se
renverse sur son dossier en s'étirant. Elle vient juste de le faire,
pour la première fois. On s'aperçoit alors qu'elle porte bien quelque
chose qui ressemble à une nuisette.
Par jeu, ou par envie, ou
parce qu'on le lui demande poliment, ses bretelles l'une après l'autre
glissent. Au début elle les remonte parfois. Un peu plus tard, par
lassitude sans doute, elle ne les remonte plus. Si elle les laissait
glisser encore, elle pourrait certainement se trouver dénudée jusqu'à
la taille. Le rêveur y songe, bien sûr, même s'il ne peut rien voir. Il
ne pourrait que le deviner, ou se le faire confirmer par des
observateurs locaux mieux placés, s'il y en avait. Mais il n'y en a
pas.
Alors, elle les laisse glisser encore. On aurait pu
croire qu'elle aurait accéléré leur chute d'un léger mouvement des
bras. C'est très possible, car elle doit savoir que le rêveur ne voit
rien, de toute façon.
Il est même envisageable qu'elle aime
l'idée d'être désormais nue jusqu'à la taille alors qu'il ne peut rien
voir de sa nudité, ni du léger frémissement qui parcourt déjà sa
poitrine.
C'est ce que se plaît à penser le rêveur en tout
cas. Il l'imagine vêtue de ce simple frisson invisible. Et il l'imagine
imaginant sur elle ses yeux à lui. Et il rêve de la voir s'étirer de
nouveau, exprès pour lui.
Par jeu, ou par envie, ou par simple
nécessité peut-être, la voilà qui s'étire de nouveau, bien renversée en
arrière cette fois, les mains sous la nuque, nue jusqu'à la taille. Et
qui s'étire longuement, comme exprès pour lui.
Comme si elle attendait ses yeux sur elle, aime-t-il penser.
S'ensuit une succession d'images folles, superposées dans le souvenir du rêve.
Il y a le flou parfait de sa chevelure, son visage attentif et
troublant, ses regards d'avant, et ses yeux clos d'ensuite, et ses
regards d'après. Car il y a un avant, un pendant et un après, dans ce
rêve. Il y a qu'elle se renverse de nouveau dans son dossier. Et
qu'elle ne peut certainement plus ignorer la présence du rêveur qui
l'observe. Et qu'elle en profite, même, on s'en rend bien compte. Il y
a que par jeu, ou par envie, courent ses mains effilées sur sa bouche,
sur son cou, sur ses épaules, sur ses seins, sur son corps qui
frissonne, et courent et disparaissent hors-champ et reviennent, et
s'en vont et reviennent, jusqu'à ce que son corps ne frissonne plus, et
que sa respiration s'apaise, et que ses yeux clos s'ouvrent de nouveau.
Et que ses yeux d'après scintillent de mondes parcourus.
Le
rêveur regarde ces mains voyageuses, ses mains d'avant sur ce clavier
devant elle, piano ou ordinateur, quelle importance, et puis ses mains
d'alors sur son corps tendu, et puis ses mains d'après, sur le clavier
encore, ses mains d'après son corps, ses mains qui gardent son souvenir
profond d'elle sur elles, et qui pourtant volent sur les touches
apporter leur musique au rêveur.
Il s'éveille alors, sans
doute, mais ne sait plus vraiment s'il rêve d'un éveil, ou bien
s'éveille émerveillé d'avoir, ou pas, rêvé.
lundi 20 décembre
L'instant d'avant

Ceci est une autre image d'Eric Kellerman.
Je crois que tout vient de la position du genou.
Le
regard est d'abord attiré par ce genou rond qui dépasse, au creux du
coude. Il descend jusqu'au pied tendu puis glisse enfin derrière, sur
le galbe enchanteur de la cuisse posée.
Cette asymétrie induit un début d'instabilité, une amorce de mouvement.
De
surcroît, puisque rien ne bouge, c'est évidemment à cause d'une tension
musculaire intense. En prélude à un équilibre sur les bras, par
exemple. Avec cette contraction abdominale et sans doute un léger
regroupement des jambes avant la montée des hanches et puis le
déploiement.
D'ailleurs la gymnaste n'a-t-elle pas déjà un
peu basculé sur les bras, c'est à peine si on devine l'ombre sous son
pied ? Mais en dépit de notre souhait de la voir se renverser et tendre
son corps, là sous nos yeux, rien ne se passe.
Rien ne peut
se passer: elle est posée. Etrangement posée, certes, et avec
l'impossibilité de prendre appui sur ces orteils ainsi retournés.
Alors cette position étonnamment résignée devient mystérieuse.
Vers quoi prolonger cette ébauche de geste ?
vendredi 17 décembre
Adepte du ludisme ?
Moi, je le dis tout net, je suis pour le ludisme.
Après tout, c'est un état naturel. Pourquoi chercher à le dissimuler ?
Etrangement, le ludisme fait partie des comportements que la morale
réprouve. Les amateurs en sont réduits à pratiquer secrètement. A ne
pas trop l'avouer, sauf entre initiés. C'est que le ludisme n'est même
pas autorisé partout. Je ne parle pas du ludisme de façade, qui est
très répandu, mais bien du véritable ludisme, celui qui consiste à se
défaire de bien des oripeaux et à prendre les choses avec amusement et
légèreté.
Hé oui, on dirait presque que les gens sérieux
veulent être entre eux, pour leurs choses essentielles. Je me demande
bien ce qu'ils fricotent dans leur coin. Oui, à quoi bon être sérieux ?
Qu'espèrent-ils ? Je posais cette question récemment à des gens
sérieux, il semble que toutes les réponses convergent.
On pourrait les résumer en disant que le sérieux c'est le règne du Moi et le ludisme, celui du Jeu.
Mais voilà que je suis bien sérieux aujourd'hui !
jeudi 16 décembre
Petite montagne entre amis

Les trois points à gauche, sous le rocher en bas du Couloir du Pisteur Fou, ce sont des amis et moi.
Ca avait commencé un matin de brouillard où on cherchait la piste bleue.
Les Ecureuils Joufflus, elle s'appelait.
En fait, à la sortie du téléphérique, elle était de l'autre côté.
La photo a été prise par l'hélicoptère de la gendarmerie, en fin de journée, quand ils ont pu décoller.
On a l'air hésitants comme ça, mais c'est juste qu'on discutait par où passer.
mercredi 15 décembre
Le pauvre musicien
Un musicien toujours gamin
Qui s'amusait d'une amusette
Cheminait sur un clair chemin
Sans même un bal dans sa musette.
C'est que c'était un musicien
Qui n'avait jamais l'air de rien.
Il cheminait par ces chemins
Puis séduisait quelque grisette,
Promettant un brin de jasmin
Ou bien un bal de sa musette.
Mais ce n'était qu'un musicien
Qui n'avait jamais l'air de rien.
Parfois il troquait son jasmin
Contre un brin d'ardente causette,
Son âme contre un parchemin,
Puis espérait, pour sa musette.
Car il était vrai musicien
En dépit de son air de rien.
Une âme contre un parchemin,
Un rire pour une bisette,
Ces légers échanges carmins
Ne garnissaient pas sa musette.
Mais bon quand on est musicien,
On n'est pas musicien pour rien:
Pour quelques échanges carmins,
Et quelques voltes de nuisette,
Le musicien, toujours gamin,
Se fichait bien de sa musette.
Plaignez le pauvre musicien,
Il n'aura jamais l'air de rien.
mardi 14 décembre
C'était la nuit

Alors tout le monde devint violet.
Nuit de grand sud, de lames géantes qui s'abattent, de déferlantes surgies du fond des eaux noircies ?
Nuit de grand nord, de dents glacées, d'aiguilles hostiles au-delà du brouillard, où même la neige fuit devant le vent gelé ?
En réalité, j'ai une affection particulière pour les inventeurs de la cheminée, du whisky et de la couverture chauffante.
Qu'ils reposent bien au chaud.
